L’Algérie offre-t-elle gratuitement son gaz et son pétrole à Total ? Une affirmation qui fait grand bruit, notamment après des déclarations polémiques de l’homme d’affaires Rachid Nekkaz. Selon lui, la multinationale française bénéficierait de « 25 années de pétrole et de gaz gratuit » en Algérie. Une déclaration choc qui suscite interrogations et indignations, surtout dans un pays où les hydrocarbures sont une ressource stratégique, représentant près de 20 % du PIB national et la quasi-totalité des exportations.
Mais qu’en est-il réellement ? Interrogé par 20 minutes, Francis Perrin, expert en énergie et directeur de recherche à l’IRIS, rejette totalement cette idée. Il précise que la notion de gratuité n’a « aucun sens » dans ce contexte. En réalité, il s’agit d’un contrat de partage de production signé entre Sonatrach, la compagnie nationale algérienne, et plusieurs entreprises pétrolières internationales, dont Total, l’italien Eni et l’américain Occidental Petroleum. Cet accord, conclu en juillet 2022, permet aux entreprises concernées d’investir massivement dans l’exploitation des gisements en échange d’une part de la production.
Contrairement aux rumeurs, Total et les autres compagnies ne bénéficient donc pas de ressources offertes par l’État algérien. Ces groupes engagent des fonds colossaux pour financer les explorations, le développement et l’exploitation des hydrocarbures. Sans ces investissements, les gisements resteraient inexploités. Francis Perrin rappelle également qu’un tel partenariat est risqué, car tous les projets ne se révèlent pas rentables. Certains sites s’avèrent moins productifs que prévu, réduisant les bénéfices escomptés.
L’origine de cette controverse remonte en partie à une réforme législative adoptée en 2019. Cette loi visait à attirer davantage d’investisseurs étrangers en assouplissant le cadre juridique et fiscal des contrats pétroliers et gaziers. Sonatrach, détenue à 100 % par l’État, ne pouvant à elle seule supporter l’énorme fardeau financier de la recherche et de l’exploitation de nouveaux gisements, le gouvernement a choisi d’offrir un cadre plus attractif aux compagnies internationales. Une décision qui a toutefois provoqué une levée de boucliers en Algérie, où certains y voient une forme de « bradage » des ressources nationales.
Les manifestations contre cette réforme ont mis en lumière une inquiétude grandissante chez une partie de la population, qui craint que ces accords ne profitent qu’aux grandes entreprises étrangères au détriment de l’intérêt national. Pourtant, selon Francis Perrin, ce type de partenariat est monnaie courante dans les pays exportateurs de pétrole et de gaz. La concurrence entre États est féroce pour attirer les compagnies, et ces dernières recherchent des conditions avantageuses pour rentabiliser leurs investissements.
Un autre point souvent oublié dans ce débat est que l’Algérie reste maître de ses ressources. Contrairement à certaines idées reçues, Sonatrach conserve un contrôle strict sur la gestion et l’exploitation des hydrocarbures du pays. Même avec des accords de partenariat, l’État algérien impose des conditions et veille à ce que les contrats respectent les intérêts nationaux. Ainsi, une partie des bénéfices issus de ces exploitations est réinvestie dans l’économie locale, contribuant au développement d’infrastructures et à la modernisation du secteur énergétique.
L’Algérie a d’ailleurs adopté une stratégie visant à diversifier ses partenaires économiques dans le domaine des hydrocarbures. Si Total est souvent pointé du doigt, d’autres compagnies internationales, y compris russes et chinoises, ont également conclu des accords avec Sonatrach. L’objectif pour Alger est de ne pas dépendre d’un seul acteur et d’assurer un équilibre dans ses relations commerciales.
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Au-delà des polémiques, une question essentielle se pose : comment garantir une exploitation optimale des ressources naturelles sans compromettre la souveraineté économique du pays ? L’un des enjeux majeurs pour l’Algérie est de trouver un juste équilibre entre l’attractivité pour les investisseurs étrangers et la protection de ses intérêts nationaux. L’ouverture aux capitaux internationaux permet d’accélérer le développement du secteur, mais elle doit s’accompagner de mesures de transparence et d’un cadre contractuel solide pour éviter toute dérive.
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Par ailleurs, le secteur énergétique algérien est en pleine mutation. Avec l’essor des énergies renouvelables et la transition énergétique mondiale, l’Algérie doit également anticiper les évolutions du marché. Le pétrole et le gaz, bien que toujours dominants, pourraient progressivement voir leur rôle diminuer au profit d’autres sources d’énergie. C’est pourquoi Alger mise également sur le développement du solaire et de l’hydrogène vert, afin de diversifier son économie et de ne pas être uniquement tributaire des hydrocarbures.
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Il est donc erroné d’affirmer que Total bénéficie gratuitement des ressources algériennes. En échange de leurs investissements, ces entreprises récupèrent une partie de la production, ce qui constitue la base même du contrat de partage. L’Algérie, de son côté, tire profit de ces accords en exploitant des gisements qu’elle ne pourrait pas développer seule, tout en maintenant un contrôle étatique sur Sonatrach et ses décisions stratégiques.