À Paris, certains quartiers se visitent comme des cartes postales, d’autres se traversent comme des romans vivants. Barbès appartient clairement à la seconde catégorie. À la sortie du métro Barbès-Rochechouart, le vacarme des rames aériennes se mêle aux voix des marchands, aux odeurs d’épices chaudes et aux parfums de friture. Ici, la ville change de rythme et de langue, et l’Algérie s’invite sans décor, sans folklore fabriqué, simplement par la présence humaine, la cuisine, et notamment la street food, et les habitudes transmises depuis des décennies.
C’est ce visage-là de Paris que le magazine américain Condé Nast Traveller a choisi de mettre en lumière dans un article consacré à la street food algérienne. Loin des restaurants étoilés et des adresses branchées, la publication s’intéresse à une gastronomie populaire, directe, née de l’exil et du quotidien, et toujours bien vivante dans le nord de la capitale. Barbès, décrit comme l’un des quartiers les plus vibrants et multiculturels de Paris, y apparaît comme un territoire à explorer avec curiosité et appétit.
Le samedi, sous le métro aérien, le marché déborde de fruits, de légumes, de pains et de produits venus d’ailleurs. On y croise des familles, des travailleurs, des anciens et des jeunes, beaucoup liés de près ou de loin à l’Algérie, mais aussi à la Tunisie, au Maroc ou aux Caraïbes. Ce brassage constant donne au quartier une énergie brute, parfois désordonnée, mais profondément authentique. Pour Condé Nast Traveller, c’est précisément ce chaos organisé qui fait le charme de Barbès.
Parmi les adresses mises en avant, une revient comme une évidence : Le Roi de la Garantita. Plus qu’un simple snack, c’est un rituel. Derrière le comptoir, le flan de pois chiches sort du four, brûlant, découpé à la louche, glissé dans une demi-baguette. Un peu de cumin, une pointe de harissa pour les plus courageux, et le tour est joué. Pas de chaises, peu de mots, mais une file d’attente continue et une clientèle fidèle, faite d’habitués, de curieux et désormais de voyageurs guidés par les recommandations internationales. La garantita, plat modeste né dans les rues d’Oran, trouve ici une seconde patrie.
À quelques pas de là, rue de la Charbonnière, Bourek Annabi prolonge cette immersion algérienne. L’endroit aligne les spécialités comme autant de souvenirs comestibles : boureks croustillants, kesra farcie, pizza carrée à la sauce relevée. On commande vite, on mange parfois debout, on repart rassasié. Là encore, la cuisine n’a rien de sophistiqué, mais tout de sincère. Elle raconte une histoire de transmission, celle des recettes familiales adaptées aux contraintes parisiennes, sans jamais perdre leur âme.
Condé Nast Traveller ne se limite pas à la nourriture. Le magazine rappelle que Barbès fut aussi un haut lieu de la musique arabe en France, notamment algérienne. Dès les années 1950, des labels fondés par des immigrés y ont vu le jour, faisant circuler les voix et les mélodies du Maghreb. Si la plupart ont disparu, certaines boutiques continuent de porter cette mémoire. Sur le boulevard de la Chapelle, Sauviat Records and Cassettes Boutique résiste au temps, proposant encore disques et cassettes prisés par la diaspora. Plus qu’un commerce, c’est une archive vivante, un témoin discret de l’histoire culturelle algérienne à Paris.
Au fil des années, Barbès a changé, s’est transformé, parfois fragilisé, souvent caricaturé. Mais sa part algérienne demeure, inscrite dans les gestes, les saveurs et les sons. En recommandant ces deux adresses de street food, un magazine américain ne fait finalement que confirmer ce que beaucoup savent déjà : pour comprendre Paris, il faut parfois quitter les avenues élégantes et accepter de se perdre dans des quartiers où l’exil a construit une culture à part entière. À Barbès, l’Algérie ne se visite pas, elle se vit, à pleines mains et à pleines bouchées.