C’est une ressource que l’on ne voit pas, mais qui pourrait peser lourd dans l’avenir de toute une région. Sous les dunes du Sahara, loin des regards, se cache l’une des plus grandes réserves d’eau au monde. Et pour la première fois, l’Algérie, la Libye et la Tunisie ont décidé de s’organiser ensemble pour la gérer.
Réunis à Tripoli, les trois pays ont posé les bases d’un accord inédit visant à encadrer l’exploitation de cette immense nappe souterraine, connue sous le nom de système aquifère du Sahara septentrional. Une réserve colossale, estimée à plus de 40 000 milliards de mètres cubes d’eau, accumulée depuis des milliers d’années. Une eau dite « fossile », précieuse… mais pratiquement non renouvelable.
Pendant longtemps, cette ressource a été utilisée de manière locale, à travers des puits traditionnels ou des sources naturelles. Mais avec l’évolution des besoins, notamment en agriculture et en alimentation en eau potable, les méthodes ont changé. Aujourd’hui, l’exploitation repose sur des forages profonds, parfois à plusieurs centaines, voire milliers de mètres sous terre.
Face à cette pression croissante, les trois pays ont compris qu’il devenait urgent de coordonner leurs actions. L’accord conclu à Tripoli repose sur un principe simple : partager l’information, contrôler les prélèvements et éviter une exploitation anarchique qui pourrait épuiser la ressource à long terme.
Concrètement, chaque pays se verra attribuer une part définie de l’eau, basée sur des modèles scientifiques prenant en compte les volumes disponibles et les capacités d’exploitation. Comme l’a expliqué un responsable libyen : « Chaque pays se verra attribuer une quote-part… les niveaux des eaux seront suivis ainsi que les risques comme la pollution. »
L’Algérie, qui possède la plus grande part de cette réserve (environ 62 %), assurera la présidence tournante de ce mécanisme pour une durée de trois ans. Un rôle clé, qui implique la coordination des échanges techniques et le suivi des engagements entre les trois États.
Mais derrière cet accord, les enjeux dépassent largement la simple question de répartition. Il s’agit aussi de sécurité hydrique, alimentaire et même politique. Dans une région marquée par le stress hydrique et les effets du changement climatique, cette nappe représente une véritable assurance pour l’avenir… à condition qu’elle soit gérée intelligemment.
La répartition inégale de la ressource ajoute une dimension sensible au dossier. Si l’Algérie détient la majorité des réserves, la Libye en dépend fortement pour alimenter ses villes, notamment à travers son gigantesque projet de la « Grande rivière artificielle ». La Tunisie, de son côté, voit dans cette eau un levier crucial pour soutenir son agriculture et garantir ses besoins à long terme.
L’accord prévoit également un suivi technique régulier. Les trois pays devront partager leurs données sur les niveaux des nappes, les volumes extraits et les éventuels risques de pollution. Des outils scientifiques et des modèles mathématiques seront utilisés pour anticiper l’évolution de la ressource et ajuster les stratégies d’exploitation.
Cette coopération marque une étape importante. Elle s’inscrit dans la continuité d’un rapprochement amorcé en 2024 entre les dirigeants des trois pays, qui avaient déjà évoqué la nécessité de gérer ensemble cette richesse souterraine.
Mais le défi reste immense. Contrairement aux ressources renouvelables, cette eau ne se régénère pas à l’échelle humaine. Chaque litre extrait est, en quelque sorte, prélevé sur un capital qui ne sera pas reconstitué. D’où l’importance d’une gestion rigoureuse, équilibrée et tournée vers le long terme.
Au final, cet accord ne fait peut-être pas beaucoup de bruit… mais il pourrait avoir un impact majeur dans les décennies à venir. Car dans un monde où l’eau devient de plus en plus rare, contrôler une telle réserve n’est pas seulement un atout : c’est une responsabilité partagée.