Les difficultés liées au renouvellement des titres de séjour ne concernent plus uniquement les personnes en situation administrative fragile. Elles touchent également des étrangers parfaitement insérés en France, diplômés, salariés, entrepreneurs ou chercheurs, dont les démarches peuvent se retrouver bloquées par des retards administratifs, des dysfonctionnements numériques ou l’absence de documents provisoires. Une analyse publiée le 23 septembre 2026 par La Croix, réalisée par Elisa Brinai avec notamment des avocats spécialisés, l’Association pour la défense des droits des étrangers (ADDE) et Me Fayçal Megherbi, met en lumière cette situation.
Parmi les personnes citées figure Hervé Nkomo, ressortissant camerounais de 38 ans, promoteur immobilier et maître d’ouvrage. Installé légalement en France depuis 2019, il avait jusqu’ici renouvelé ses documents de séjour sans rencontrer de difficulté majeure. Titulaire d’un diplôme d’ingénieur civil et salarié en CDI en Île-de-France, il avait engagé suffisamment tôt sa nouvelle démarche lorsque son titre de séjour pluriannuel arrivait à expiration.
Sa demande avait été enregistrée sur la plateforme de l’Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF), mais il n’avait pas obtenu de récépissé. Les mois ont passé sans réponse de la préfecture et son titre est finalement arrivé à expiration. Cette situation l’a placé dans une position particulièrement délicate alors même qu’il continuait à travailler et à diriger plusieurs projets professionnels.
Le cas d’Hervé illustre une difficulté importante pour les étrangers dont le séjour en France repose également sur leur activité professionnelle. L’absence de document permettant de justifier régulièrement leur situation peut en effet avoir des conséquences sur leur emploi, leurs droits sociaux et leur vie familiale. Dans son cas, il explique avoir craint une suspension de son activité et les conséquences que celle-ci aurait pu avoir sur les chantiers dont il avait la responsabilité.
Le recours à la justice a finalement permis de débloquer sa situation. En saisissant le tribunal administratif dans le cadre d’une procédure d’urgence, il a obtenu le renouvellement de son titre de séjour. Une issue favorable, mais qui n’a pas totalement effacé les difficultés rencontrées au cours de la procédure.
Un autre témoignage évoqué dans l’analyse concerne Hercule, 36 ans, originaire d’Haïti et gestionnaire d’actifs dans un cabinet comptable. Son dossier s’est retrouvé bloqué après un changement d’adresse. Il affirme notamment avoir rencontré des difficultés pour accéder à la plateforme permettant d’effectuer sa démarche de renouvellement.
La situation s’est alors transformée en véritable parcours administratif. Ne pouvant pas effectuer sa démarche en ligne, il a tenté de se rendre directement en préfecture, mais indique avoir été refoulé faute de rendez-vous. Or, selon son témoignage, le dysfonctionnement de la plateforme l’empêchait précisément d’obtenir ce rendez-vous.
Ces situations sont également observées par les avocats spécialisés en droit des étrangers. Me Anaïs Place explique ainsi recevoir dans son cabinet des profils de plus en plus variés : ingénieurs, comptables, enseignants-chercheurs ou encore entrepreneurs. Il s’agit de personnes étrangères disposant d’une situation régulière et d’une activité professionnelle en France, mais qui rencontrent des difficultés lorsqu’elles doivent renouveler leurs documents.
Selon cette analyse, les problèmes rencontrés sont souvent similaires : délais de traitement importants, absence de réponse des préfectures, difficultés liées aux plateformes numériques, non-délivrance de récépissés ou encore absence de documents provisoires permettant de justifier la régularité du séjour pendant l’instruction du dossier.
La dématérialisation des démarches a profondément modifié les relations entre les étrangers et les services préfectoraux. Avant cette évolution, les personnes confrontées à un problème pouvaient parfois se rendre directement en préfecture afin de tenter de débloquer leur situation. Désormais, les échanges passent largement par les plateformes numériques, ce qui peut rendre certaines situations particulièrement difficiles lorsqu’un problème technique ou administratif empêche l’accès à la procédure.
Me Fayçal Megherbi, avocat en droit des étrangers depuis trente ans et contributeur à cette analyse, constate lui aussi l’apparition d’un nouveau public dans les cabinets spécialisés. Il évoque des ressortissants étrangers régulièrement installés en France qui se retrouvent confrontés à des démarches complexes et à l’absence de réponse des administrations.
Cette situation peut générer une forte inquiétude chez les personnes concernées. Même lorsqu’elles disposent d’un emploi stable, paient leurs cotisations et vivent depuis plusieurs années en France, l’expiration d’un titre sans renouvellement ou document provisoire peut créer une incertitude sur leur capacité à poursuivre leur activité professionnelle.
Les chiffres de la Défenseure des droits permettent également de mesurer l’ampleur des difficultés rencontrées dans les relations entre les usagers et les préfectures. Selon son dernier rapport d’activité cité dans l’analyse, l’accès aux préfectures et l’instruction des demandes de titres de séjour représentaient 41 % des saisines de l’institution en 2025, contre 10 % en 2019.
Le nombre de demandes de titres de séjour en attente a également progressé au cours de cette période, passant de 243 000 en 2019 à 403 000 en 2023. Ces données ne concernent pas exclusivement les travailleurs qualifiés, mais elles permettent de replacer leurs difficultés dans un contexte plus large de saturation et de complexité des procédures administratives.
Face à ces blocages, certaines entreprises choisissent elles aussi de saisir la justice. L’enjeu peut être important lorsqu’un salarié occupant un poste qualifié risque de ne plus pouvoir travailler faute de document attestant de la régularité de son séjour. Selon Me Anaïs Place, certaines entreprises préfèrent ainsi engager des frais d’avocat plutôt que de perdre un salarié cadre en raison d’un problème administratif.
Au-delà des recours individuels, l’Association pour la défense des droits des étrangers (ADDE), qui regroupe environ 350 avocats, a engagé en juillet 2026 une action de groupe contre l’État. La procédure vise notamment les dysfonctionnements constatés à la préfecture de Nanterre, dans les Hauts-de-Seine.
Cette action repose sur un mécanisme issu du droit européen permettant, sous certaines conditions, de demander au juge d’ordonner à l’administration de modifier une pratique susceptible de porter atteinte aux droits d’un groupe de personnes.
Le préfet des Hauts-de-Seine, Alexandre Brugère, a de son côté défendu le fonctionnement de ses services. Il a indiqué que les délais de traitement des dossiers étaient passés de 142 à 92 jours en 2026 et affirmé vouloir délivrer les documents dans les meilleurs délais aux personnes ayant vocation à rester en France. Il revendique parallèlement une politique particulièrement stricte à l’égard des personnes qui ne remplissent pas les conditions pour demeurer sur le territoire.
Les difficultés administratives ne concernent pas uniquement les ressortissants africains. L’analyse de La Croix évoque également le cas de Beau Davis, professeur de musique américain travaillant dans un conservatoire de la région parisienne. Installé en France depuis plusieurs années et marié à une Française, il explique que les incertitudes entourant son renouvellement de titre de séjour ont fini par remettre en question certains de ses projets personnels.
Son témoignage illustre une autre conséquence de ces situations : au-delà des questions professionnelles et administratives, l’incertitude peut également peser sur les projets familiaux et personnels de personnes qui ont construit une partie importante de leur vie en France.
À travers ces différents témoignages, l’analyse publiée par La Croix met donc en évidence une problématique qui dépasse la seule question de l’immigration irrégulière. Des étrangers en situation régulière, parfois titulaires de qualifications élevées et occupant des emplois à responsabilités, peuvent eux aussi se retrouver confrontés à des blocages lors du renouvellement de leurs documents.
Pour les personnes concernées, le recours au juge administratif apparaît parfois comme le moyen de faire débloquer une situation restée sans réponse. Ces procédures ont toutefois un coût et nécessitent de connaître les mécanismes juridiques permettant de contraindre l’administration à agir.
La contribution de Me Fayçal Megherbi transmise à DNAlgérie s’inscrit ainsi dans le prolongement de cette analyse consacrée aux difficultés rencontrées par les étrangers qualifiés dans leurs démarches de séjour en France. Elle met en avant une réalité administrative désormais régulièrement observée par les professionnels du droit des étrangers : l’insertion professionnelle et le respect des obligations administratives ne suffisent pas toujours à éviter les difficultés liées au renouvellement des titres de séjour.