L’Algérie entre dans l’ère de l’or bleu 

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Il y a des tournants dans l’histoire d’un pays qu’on ne perçoit pas toujours dans l’immédiat. Celui que l’Algérie est en train de prendre aujourd’hui dans le domaine des énergies renouvelables pourrait bien figurer, dans quelques décennies, parmi les décisions les plus structurantes de son développement économique. Loin des discours convenus sur la transition énergétique, le pays s’apprête à franchir un cap concret et ambitieux : développer 1 000 mégawatts d’énergie éolienne répartis sur dix sites stratégiques, notamment à Adrar, Aïn Salah et Tindouf, trois régions que les atlas éoliens nationaux et les études techniques ont identifiées comme disposant d’un potentiel exceptionnel en ressources venteuses, convertibles en électricité à des coûts compétitifs.

Ce projet, mené en étroite collaboration avec la Banque mondiale, n’est pas une initiative de plus dans un catalogue de bonnes intentions. Il représente une rupture réelle avec l’approche qui a longtemps prévalu : celle du projet-pilote unique, isolé, dont les résultats restent confinés à un rapport technique. Cette fois, l’objectif est clair — passer à l’échelle industrielle, construire un véritable secteur économique, faire de l’éolien une composante structurelle du mix énergétique national. Le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Énergie, chargé des énergies renouvelables, Noureddine Yassaâ, l’a lui-même annoncé : l’étude du projet a été lancée, et les résultats des études récentes ne laissent plus de place au doute sur la viabilité de la démarche.

Ce projet s’inscrit dans un cadre plus large, celui du Programme national des énergies renouvelables, qui vise à atteindre 15 000 mégawatts de production d’ici 2035. En parallèle, un projet solaire non moins ambitieux prévoit la mise en service de 3 000 mégawatts supplémentaires via vingt nouvelles centrales, avec une exigence d’intégration locale fixée à 35 %. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : franchir la barre des 4 000 mégawatts d’énergies renouvelables permettrait d’économiser environ 1,3 million de tonnes de gaz naturel par an et de réduire les émissions de CO₂ de 2,7 millions de tonnes annuellement. Une équation qui lie directement transition énergétique et sécurité économique nationale, à une époque où les marchés des hydrocarbures restent imprévisibles.

Pour comprendre d’où part cette ambition, il faut revenir à la ferme éolienne de Kabertène, à Adrar. Mise en service en juin 2014, elle constitue la référence technique de l’éolien commercial en Algérie : 10,2 mégawatts installés, douze turbines réparties sur 30 hectares, et une production annuelle d’environ 19 gigawatts/heure dès sa première année d’exploitation. Ces données ont confirmé ce que les spécialistes pressentaient : le potentiel éolien algérien n’est pas théorique. Il est réel, mesurable, exploitable.

Et ce potentiel est colossal. Selon un rapport de la Société financière internationale et du Conseil mondial de l’énergie éolienne, les capacités techniques éoliennes de l’Algérie sont estimées à environ 7 700 gigawatts — un chiffre vertigineux, suffisant en théorie pour couvrir plusieurs fois la demande électrique de l’ensemble du continent africain. Ces ressources se concentrent principalement dans un corridor s’étendant sur les Hauts Plateaux et le Grand Sud, où les vents soufflent entre 6 et 11 mètres par seconde, vitesses idéales pour une production électrique rentable.

Ce qui rend cette histoire encore plus singulière, c’est qu’elle ne commence pas aujourd’hui. Dès 1957, un premier générateur éolien de 100 kilowatts avait été installé sur le site dit « El-Riah el-Kbir », conçu par un ingénieur français et importé d’Angleterre. Sept décennies plus tard, la technologie a radicalement changé. Les turbines modernes atteignent 8 mégawatts par unité, avec des pales de 164 mètres de diamètre et des mâts dépassant 150 mètres de hauteur. Le coût de production estimé en Algérie, dans les sites les plus favorables, pourrait descendre entre 5 et 6,5 dinars par kilowattheure — un niveau qui rend l’éolien directement compétitif face à l’électricité produite à partir du gaz naturel.

L’or noir a longtemps défini l’identité économique de l’Algérie. L’or bleu du vent, lui, pourrait bien en dessiner l’avenir.