Il y a des accords qui semblent bureaucratiques en surface mais qui déploient leurs effets bien au-delà des simple questions de droits d’auteur. L’accord conclu jeudi entre l’Entreprise publique de télévision algérienne et le groupe beIN Sports en est un exemple paradigmatique. En apparence, il s’agit d’une simple transaction commerciale : l’EPTV acquiert le droit de retransmettre les matchs de la sélection algérienne lors de la Coupe du monde 2026, ainsi qu’un certain nombre d’autres rencontres du tournoi. En réalité, c’est bien plus que cela. C’est le choix d’une institution publique de parier que les Algériens veulent suivre leur équipe sur les chaînes nationales, et de mobiliser les ressources nécessaires pour que ce soit possible.
Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter quelques années en arrière. Pendant longtemps, les grands événements sportifs — et le Mondial en particulier — ont échappé à la télévision algérienne. Les droits tombaient entre les mains de chaînes privées, de plateformes de streaming, ou d’autres détenteurs dont l’intérêt principal était commercial plutôt que culturel. Le résultat était prévisible : des segments importants de la population algérienne se trouvaient de facto exclus de cette célébration collective. Soit ils n’avaient pas accès aux chaînes détentrices des droits, soit ils se voyaient contraints de trouver des solutions informelles, des diffusions pirates, des livestreams de qualité douteuse qui polluaient internet sans jamais enrichir le débat public.
Cette fois, c’est différent. L’EPTV a décidé de placer son pari sur la télévision publique. Un pari qui mérite qu’on le soutienne, même s’il implique des coûts réels et des choix budgétaires douloureux dans un contexte de ressources limitées. Car ce que dit ce choix, c’est que l’institution publique de télévision estime que le football, et particulièrement la Coupe du monde, est un bien commun qui mérite d’être accessible à tous les Algériens indépendamment de leur pouvoir d’achat ou de leur proximité avec les technologies numériques premium.
Le contexte du Mondial 2026 ajoute une couche supplémentaire d’importance à cet accord. Pour la première fois dans l’histoire de la compétition, 48 sélections participeront à la phase finale — un élargissement qui transforme la structure même du tournoi. Le format des groupes change, les calculs tactiques se complexifient, les opportunités se multiplient. L’Algérie, placée dans le groupe J, affrontera l’Argentine, la Jordanie et l’Autriche. C’est un groupe qui, sur le papier, laisse entrevoir des possibilités. L’Argentine est l’une des meilleures équipes du monde, certes, mais elle n’est pas invincible. La Jordanie et surtout l’Autriche sont des adversaires contre lesquels les Verts peuvent envisager de faire des points.
Vladimir Petkovic, le sélectionneur, a constitué un groupe qui mélange expérience et jeunesse. Riyad Mahrez, la star incontestée, sera porté par une nouvelle génération affamée d’accomplir quelque chose de grand sur la scène mondiale. Pour que cette génération puisse jouer avec la confiance et la sérénité nécessaires, il faut que le peuple algérien soit derrière elle. Et pour cela, il faut que les matchs soient visibles, accessibles, commentés, débattus sur les chaînes nationales où se rassemble l’opinion publique.
C’est précisément ce que l’accord entre l’EPTV et beIN Sports rend possible. Les Algériens pourront suivre les matchs des Verts en direct, en clair, sans avoir besoin de chercher des solutions informelles ou douteuses en ligne. Plus important encore, ils pourront partager ce moment collectif — l’émotion d’un but, la déception d’une défaite, l’espoir d’une qualification — avec les autres Algériens qui regardent en même temps. Cette synchronisation émotionnelle, cette communion nationale autour d’un événement partagé, est quelque chose que les chaînes publiques peuvent offrir de manière incomparable.
L’accord s’inscrit aussi dans ce que le communiqué décrit comme « les efforts de la Télévision algérienne visant à renforcer son offre sportive et à répondre aux attentes des téléspectateurs ». Une formule administrative, certes, mais qui dit quelque chose de réel : l’institution publique reconnaît que le sport, et particulièrement le football, est une attente légitime de son public. Elle reconnaît aussi qu’elle doit évoluer pour rester pertinente dans un paysage médiatique de plus en plus fragmenté et numérisé. Les jeunes Algériens regardent de moins en moins la télévision linéaire, c’est un fait. Mais les grands événements sportifs restent des moments où la télévision fonctionne comme agrégateur social, comme lieu de rendez-vous collectif.
Reste à savoir comment cette retransmission sera exécutée. Aura-t-elle la qualité technique attendue ? Les commentaires seront-ils à la hauteur ? L’EPTV disposera-t-elle des moyens pour proposer une couverture riche, avec plateau d’analyse, invités, débats, et non pas seulement un flux vidéo brut ? Ces questions sont importantes. Mais elles sont secondaires comparées au fait fondamental : les matchs de la sélection algérienne au Mondial 2026 seront diffusés en clair sur les chaînes nationales.
C’est un pas en arrière vers la télévision publique comme service d’intérêt général, et un pas en avant vers l’inclusion de tous les Algériens dans les grands moments du football mondial. Pour cela seul, l’accord mérite d’être accueilli favorablement.