Il y a des hommes politiques qui construisent, et d’autres qui démolissent. Bruno Retailleau appartient manifestement à la seconde catégorie, du moins lorsqu’il s’agit de la relation entre la France et l’Algérie. Sa dernière sortie sur le réseau social X, publiée quelques heures à peine après la visite de Gérald Darmanin à Alger, n’est pas une prise de position courageuse sur un sujet difficile. C’est un coup politique calculé, lancé précisément au moment où il pouvait faire le plus de dégâts.
Le contexte mérite d’être rappelé avec précision. Pendant des semaines, diplomates français et algériens avaient travaillé dans l’ombre pour recoudre une relation bilatérale sérieusement malmenée. La visite de Darmanin à Alger avait été perçue des deux côtés de la Méditerranée comme un signal d’apaisement sincère. Coopération judiciaire, lutte contre les réseaux criminels, coordination consulaire — des dossiers concrets, techniques, loin des feux de la rampe, que des fonctionnaires et des diplomates tentaient patiemment de faire avancer. C’est exactement à ce moment-là que Retailleau a choisi d’allumer une nouvelle mèche.
Sa publication dénonce ce qu’il appelle « l’incroyable naïveté » du gouvernement français envers l’Algérie. Il brandit des chiffres — 40 % d’Algériens dans les centres de rétention administrative, 51 000 ressortissants en situation irrégulière contrôlés en 2025 — et accuse Alger de ne pas délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires aux expulsions. Des chiffres sortis de leur contexte, utilisés non pas pour alimenter un débat sérieux sur la politique migratoire, mais pour nourrir un récit bien rodé : celui de l’Algérie ennemie, de l’État français naïf, et des étrangers indésirables qu’on ne parvient pas à chasser.
Ce que Retailleau ne dit pas, c’est que dans les milieux diplomatiques franco-algériens, il est largement identifié comme l’un des principaux artisans de la dégradation des relations entre les deux pays. Ses interventions répétées, ses formules incendiaires, ses attaques contre l’Algérie ont régulièrement torpillé des processus de dialogue que des acteurs plus responsables tentaient de construire. Quand un homme politique se retrouve désigné, par des observateurs de plusieurs bords, comme un facteur structurel de tension diplomatique, ce n’est plus de la conviction — c’est de la nuisance.
Car derrière la posture du défenseur de la souveraineté nationale et de l’ordre républicain se cache une réalité beaucoup moins glorieuse. Le discours de Retailleau sur les Algériens sans-papiers ne vise pas à résoudre un problème. Il vise à entretenir une peur, à désigner un ennemi commode, à capitaliser électoralement sur l’anxiété d’une partie de la population française. Les 51 000 personnes qu’il cite ne sont pas, dans son logiciel politique, des êtres humains avec des histoires, des familles, des raisons d’être là où ils sont. Ce sont des chiffres. Des munitions rhétoriques. Du carburant pour une machine à fabriquer du ressentiment.
Il faut aussi nommer ce que cette stratégie produit concrètement. Chaque sortie de ce type complique un peu plus la tâche des diplomates qui travaillent à normaliser la coopération consulaire — y compris, paradoxalement, sur les dossiers de retour que Retailleau dit vouloir accélérer. Elle envenime le climat politique des deux côtés de la mer, donne des arguments aux voix les plus hostiles à la France à Alger, et rend plus difficile la construction de la confiance minimale sans laquelle aucun accord bilatéral sérieux n’est possible. En d’autres termes, en agitant le thème des expulsions, Retailleau rend les expulsions… encore plus improbables. La contradiction serait comique si les conséquences humaines n’étaient pas aussi lourdes.
La relation franco-algérienne est l’une des plus complexes, des plus chargées d’histoire et des plus vivantes qui existent entre deux nations. Des millions de familles la portent dans leur chair, leurs souvenirs, leur identité. Elle mérite mieux que d’être utilisée comme terrain de jeu pour les ambitions d’un homme qui a fait de la haine de l’autre son fonds de commerce politique.