La Royal Air Maroc (RAM) offre un cadeau inattendu à Air Algérie

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Il y a des crises qui appauvrissent tout le monde, et d’autres qui redistribuent les cartes. La flambée actuelle des prix du kérosène appartient à la seconde catégorie — du moins pour Air Algérie, qui se retrouve dans la position rare et confortable d’une compagnie aérienne nationale épargnée par une tourmente qui secoue l’ensemble du secteur mondial. Une aubaine que la compagnie publique algérienne aurait tort de laisser passer.

La situation est simple à comprendre. Le carburant représente le premier poste de coût d’une compagnie aérienne, pesant parfois jusqu’à 30 % ou 40 % de ses charges d’exploitation selon les périodes. Quand les prix du kérosène s’envolent, les marges s’évaporent, les lignes les moins rentables deviennent insoutenables, et les dirigeants sont contraints de faire des choix douloureux. C’est exactement ce à quoi on assiste en ce moment sur le continent africain, où plusieurs compagnies ont dû soit suspendre des liaisons, soit répercuter la hausse sur les prix des billets au risque de perdre en compétitivité.

Le cas le plus emblématique est celui de Royal Air Maroc. La compagnie marocaine a annoncé la suspension de plusieurs lignes aériennes, en Afrique mais aussi en Europe, invoquant une « forte hausse des prix du kérosène » et la nécessité d' »adapter temporairement » son réseau. Parmi les destinations africaines touchées figurent Bangui, Brazzaville, Kinshasa, Douala, Yaoundé et Libreville — des villes stratégiques sur le continent. Sur le front européen, les vols au départ de Tanger et Marrakech vers Malaga, Barcelone, Lyon, Bordeaux, Marseille et Bruxelles sont également gelés. Un coup dur, qui tombe de surcroît à la veille de la haute saison estivale, précisément le moment où les compagnies font leurs meilleures recettes.

Ethiopian Airlines n’est pas en reste. Son PDG avait évoqué dès le mois d’avril l’annulation de plus de 100 vols par semaine, avec des pertes estimées à 137 millions de dollars en une seule semaine — un chiffre qui donne le vertige et illustre l’ampleur réelle de la crise pour les transporteurs non protégés par une production nationale de carburant.

Air Algérie, elle, regarde cette tempête de loin. La raison est structurelle : l’Algérie produit annuellement 3,2 millions de tonnes de kérosène de type Jet A-1, pour une consommation nationale de 1,7 million de tonnes selon les statistiques de l’Autorité de régulation des hydrocarbures. L’excédent — environ 1,5 million de tonnes — est orienté vers l’exportation. Concrètement, cela signifie que la compagnie nationale s’approvisionne dans des conditions que ses concurrentes africaines et internationales ne peuvent tout simplement pas répliquer. C’est un avantage concurrentiel massif, qui ne doit rien au génie commercial mais à la géologie algérienne et aux investissements dans l’aval pétrolier.

Ce contexte favorable arrive à point nommé pour Air Algérie, qui s’est redéployée de manière significative sur le continent africain ces dernières années. La compagnie dessert déjà Douala depuis l’an dernier, et s’apprête à lancer des vols directs vers Libreville à la mi-juin — deux destinations précisément abandonnées par Royal Air Maroc. L’opportunité est évidente : récupérer une clientèle en déshérence, proposer des connexions fiables là où les concurrentes viennent de se retirer, et asseoir une présence commerciale durable sur des marchés en pleine croissance.

La dimension géopolitique ajoute encore une couche à cette fenêtre d’opportunité. Les tensions dans les pays du Golfe ont perturbé les opérations d’Emirates et Qatar Airways, deux compagnies très prisées des voyageurs européens souhaitant se rendre en Afrique subsaharienne via un hub du Moyen-Orient. Leur absence relative a déjà profité à Kenya Airways, dont le PDG George Kamal a confirmé que les clients européens passaient désormais davantage par le hub de Nairobi. Air Algérie, avec ses connexions historiques en Europe et son redéploiement africain, peut prétendre jouer exactement le même rôle — celui d’un hub intermédiaire attractif pour les flux entre les deux continents.

Willie Walsh, patron de l’IATA, l’association internationale du transport aérien, a prévenu que même un cessez-le-feu au Moyen-Orient ne ferait pas retomber immédiatement la pression sur les prix du kérosène. La fenêtre de compétitivité ouverte devant Air Algérie ne se refermera donc pas du jour au lendemain. À la compagnie, désormais, de la franchir avec ambition.