Il y a des dossiers juridiques qui transcendent la technicité du droit administratif pour toucher à quelque chose de plus fondamental : la question de ce que signifie vraiment appartenir à une société, y contribuer, y mériter sa place. L’affaire de l’Algérien M. A.H., tranchée le 21 mai 2026 par la Cour administrative d’appel de Versailles, est de celles-là. Et la décision rendue ce jour-là mérite qu’on s’y attarde, non seulement pour ce qu’elle dit du droit, mais pour ce qu’elle dit de la justice — au sens le plus humain du terme.
Revenons aux faits. M. A.H., ressortissant algérien, est arrivé en France au début de l’année 2016. Depuis 2017, il exerce la profession de coiffeur de manière stable et continue. Depuis 2020, il travaille pour le même employeur, dans le cadre d’un contrat à durée indéterminée. Il est autonome financièrement, dispose de ressources stables, paie ses charges, vit de son travail. En 2022, il a épousé la mère de son enfant, né au début de l’année 2023. Une vie construite, brique après brique, avec la patience et la détermination de quelqu’un qui sait ce qu’il veut et où il va.
Et pourtant, le 13 décembre 2023, le préfet de l’Essonne a refusé sa demande d’admission exceptionnelle au séjour, y ajoutant une obligation de quitter le territoire français sous trente jours. Une OQTF. Le signal le plus brutal que l’administration puisse envoyer à un homme qui a passé huit ans à construire une vie en France. Saisi en première instance, le tribunal administratif de Versailles avait confirmé cette décision en avril 2024, rejetant la demande d’annulation. Le dossier semblait fermé.
C’est là qu’intervient Maître Fayçal Megherbi, qui porte l’affaire devant la Cour administrative d’appel de Versailles. Et c’est là que le dossier révèle une dimension que l’administration préfectorale avait manifestement choisi d’ignorer. En juin 2023, quelques mois avant que le préfet ne signe son arrêté d’expulsion, M. A.H. s’était illustré par un acte d’une rare bravoure civique. Témoin d’une agression à l’arme blanche sur la voie publique, il était intervenu pour porter secours à la victime, au péril de sa propre sécurité. Cet acte de courage lui avait valu les remerciements officiels écrits des services de police et du maire de la commune de Linas. Des remerciements officiels, consignés par écrit, par les représentants de l’État et des institutions républicaines. C’est ce que détaille Maitre Megherbi, dans une contribution transmise, ce jeudi 21 mai, à la rédaction de DNAlgérie.
Il faut laisser cette réalité produire tout son effet. D’un côté, la police et le maire remercient officiellement cet homme pour avoir défendu un citoyen en danger. De l’autre, le préfet lui remet une OQTF. La même République, deux visages radicalement contradictoires, appliqués à la même personne, à quelques mois d’intervalle. On peine à trouver une illustration plus saisissante de l’absurdité bureaucratique à laquelle peuvent conduire des décisions administratives déconnectées de la réalité humaine des dossiers qu’elles traitent.
La Cour administrative d’appel de Versailles n’a pas laissé passer cette contradiction. Dans son arrêt du 21 mai 2026, la troisième chambre a considéré que le préfet de l’Essonne avait commis une erreur manifeste d’appréciation, en ne tenant pas compte de l’ensemble des éléments caractérisant la situation de M. A.H. : l’intensité de sa vie privée et familiale, l’ancienneté et la qualité de son intégration sociale et professionnelle, et — explicitement mentionné dans l’arrêt — l’acte de bravoure qu’il avait accompli. La Cour a annulé totalement l’arrêté préfectoral ainsi que le jugement de première instance, et a enjoint au préfet de l’Essonne de délivrer à M. A.H. un certificat de résidence d’un an autorisant le travail, dans un délai de deux mois.
Cette décision envoie un message clair à toutes les préfectures de France : l’évaluation de l’intégration d’un étranger ne peut pas se réduire à un examen froid de cases administratives cochées ou non. Elle doit prendre en compte la globalité d’un parcours humain — ses efforts, ses engagements, ses mérites, y compris civiques. Un homme qui risque sa vie pour protéger un inconnu dans la rue n’est pas un étranger indésirable. C’est un citoyen de fait, que le droit doit finir par reconnaître comme tel.
M. A.H. peut désormais rester. Il peut continuer à coiffer, à élever son enfant, à construire sa vie. La justice, cette fois, a été à la hauteur de ce que le mot signifie vraiment.